EXTRAIT 1

EXTRAIT 2

PERSONNAGES

AUTORISATION À DEMANDER

Ils sont dingues, originaux, surexcités, farfelus, déjantés, philosophes, attachants. On ne peut que les adorer, sauf... sauf le représentant d'une société de pétrochimie qui cherche à construire une usine dans le champ voisin.   

Quatre femmes et quatre hommes

LOUFTINGUES

Scott Joplin, The Cascades"

par le Concert Arban

Kiki: cou.

Corgnolon : cou. Ce mot apparaît en 1953, chez San Antonio. Son origine est obscure. Embastiller : emprisonner [allusion à la Bastille, prison royale]. Embastiller le cor-gnolon : serrer le cou. Expression inventée par l’auteur.

Georges est sur scène. C'est le représentant de l'entreprise de pétrochimie qui veut construire une usine dans le terrain voisin.

Diogène est atteint, à la fois, d'un grand amour pour la philosophie grecque antique et du "syndrome de Diogène".

Ecclésiaste IV, 2 en grec.

Traduction latine.

Scène 15 [Diogène, Georges]

 

Diogène vit dans un réfrigérateur, il en sort, s’approche de Georges et lui tourne autour en le reniflant.

 

Georges :

- Ah non ! Dou…ce…ment le toutou ! Couché !

 

Diogène grogne.

Georges :

- J’ai horreur de ces sales bêtes. On ne sait jamais comment elles vont réagir.

Diogène :

- Pourquoi portez-vous cette cravate ridicule ?

Georges :

- Je vous demande pardon ?

Diogène :

- Cette cravate ridicule, pourquoi la portez-vous ?

Georges :

- Parce que… je ne sais pas, moi.

Diogène :

- Vous vous promenez avec cette chose qui vous embastille le corgnolon et vous ne savez pas pourquoi ?

Georges :

- Une habitude.

Diogène :

- Vous en avez d’autres d’habitudes de ce genre ?

Georges :

- Mais enfin, qu’est-ce qu’elle vous a fait ma cravate ?

Diogène :

- Si l’on ne s’appesantit pas sur l’aspect esthétique qui est pour le moins craignos et qu’on aborde le côté éthique de l’objet, on aboutit rapidement à la conclusion que son essence, comme dirait cet âne de Platon, est de vous serrer le kiki. Sur le plan pratique, on n’en voit pas bien l’intérêt.

Georges :

- La cravate est la marque d’une certaine position sociale.

Diogène :

- La cravate est le symbole de l’aliénation sociale. Si vous avez besoin de marques pour vous donner de l’assurance, c’est votre affaire. Toutefois, réfléchissez bien à l’inanité de ce ruban moche et contraignant.

Georges :

- Vous croyez que je devrais l’enlever ?

Diogène :

- L’esclave est libre d’agir comme il l’entend, puisqu’il n’a rien à perdre.

Georges :

- Je commence à avoir des doutes.

Diogène :

- Celui qui doute est plus proche de la vérité que celui qui croit la détenir.

Georges :

- Je dois reconnaître qu’on peut se poser des questions sur l’utilité de ce bout de tissu pendouillant.

 

Georges ôte sa cravate. Il hésite à la mettre dans sa poche gauche ou dans sa droite. Diogène lui montre le tas de débris.

 

Georges :

- Vous pensez que je dois la jeter ?

Diogène :

- L’action n’a de sens que si elle est achevée.

Georges :

- Mais, l’action consistait à ôter la cravate, pas à la jeter.

Diogène :

- L’essence de la cravate est son inutilité. L’action réparatrice consiste à réaliser cette inanité et donc à balancer cette cochonceté sur le tas de débris.

 

Georges lance sa cravate.

 

Georges :

- Tout de même… une pure soie…

 

Diogène dit la réplique suivante en s’asseyant, soit à terre, soit sur un déchet.

 

Diogène :

-Le regret est la faiblesse de l’ignorant. Le philosophe, lui, regarde en avant… Êtes-vous fatigué ?

Georges :

- Un peu.

Diogène :

- Ressentez-vous le besoin impérieux de vous asseoir ?

Georges :

- Je… impérieux ?... Oui.

Diogène :

- Eh bien, qu’attendez-vous ?

Georges :

- Comment ?

 

Dans les répliques suivantes, Georges exécute les ordres de Diogène.

 

Diogène :

-  [faussement concentré] Tenez vos yeux mi-clos, détendez les muscles de vos oreilles…

Georges :

- Des oreilles ?... Je n’y arrive pas.

Diogène :

- Cessez de m’interrompre et laissez-vous aller… Pensez fortement à votre gidouille…

Georges :

- À ma… quoi ?

Diogène :

- [avec impatience] Votre nombril… le centre de votre monde et bouclez-la.

Georges :

- Ma ceinture ?

Diogène :

- Non ! Votre margoulette… votre déversoir à sottises. [Un peu las] Reprenons. [Très vite] Tenez vos yeux mi-clos, détendez les muscles de vos oreilles, relâchez la tension de votre cou, concentrez-vous sur votre gidouille,… [Lentement] Pensez très fortement à vos genoux. Ils sont raides. Lentement, ils s’amollissent. Ils deviennent flasques… de plus en plus flasques.

 

Georges tombe assis. À partir de là, il parlera comme s’il était assommé, complètement sous l’emprise de Diogène.

 

Diogène :

- Vous voyez : ça n’est pas si difficile. Vous êtes assis.

Georges :

- En effet.

Diogène :

- [saisissant un pan de la veste de Georges] Encore un signe de l’asservissement socioculturel.

Georges :

- J’ôte ?

Diogène :

- Ôtez ! [Montrant la chemise de Georges] Et ça ?

Georges :

- Ma chemise ? Je dois l’enlever aussi ?

Diogène :

- Non, si vous avez la conscience claire que votre chemin est encore long pour atteindre la sagesse.

Georges :

- Je vais peut-être défaire les deux premiers boutons.

Diogène :

- Vous commencez à comprendre où se situent les éléments importants de la vie. Passons à vos passions.

Georges :

- Mes passions ?

Diogène :

- Vous avez bien quelques passions, non ?

Georges :

- J’ai un faible pour le cervelas ravigote.

Diogène :

- Je ne parlais pas de ce genre-là. Que trouvez-vous de passionnant dans votre profession ?

Georges :

- Élaborer des projets…

Diogène :

- Qui servent à quoi ?

Georges :

- À construire l’avenir.

Diogène :

- Êtes-vous certain que l’avenir consiste à créer de monstrueuses cochonneries qui détruisent la nature ?

Georges :

- Mais, le progrès…

Diogène :

- Le progrès, est-ce assujettir l’homme à des besoins superflus ?

Georges :

- Peut-être pas.

Diogène :

- Il n’y a pas d’autre façon d’envisager les choses pour le philosophe.

Georges :

- Je ne suis pas philosophe.

 

Diogène :

- Devenez-le et vous verrez comme tout est simple.

 

Georges :

- Je suis assez tenté.

 

Diogène :

- Débarrassez-vous de tous vos a priori. Laissez parler vos désirs. Désirez-vous vraiment construire cette saleté, là, derrière ou préférez-vous la paix de l’esprit ?

 

Georges :

- La réponse coule de source.

 

Diogène :

- Est-ce votre serviette ?

 

Georges :

- Oui.

 

Diogène :

- Qu’avez-vous dedans ?

 

Georges :

- Les papiers à signer pour la vente de votre propriété.

Diogène :

- Sortez-les.

Georges s’exécute.

 

Diogène :

- Déchirez-les.

Georges :

- Vous croyez ?

Diogène :

- Faites ce que je vous dis. Vous verrez comme vous vous sentirez mieux.

 

Georges déchire les papiers.

 

Diogène :

- Jetez les morceaux en l’air.

 

Georges jette les morceaux qui retombent en pluie.

 

Georges :

- Vous avez raison. J’ai comme une paix qui m’envahit.

Diogène :

- C’est la sagesse qui entre.

Georges :

- Il y a un problème.

Diogène :

- Quoi donc ?

Georges :

- La société va me virer.

Diogène :

- Et alors ?

Georges :

- Ils enverront quelqu’un d’autre pour faire le travail.

Diogène :

- Il y a bien une solution.

Georges :

- Laquelle ?

Diogène :

- Vous allez leur écrire un rapport démontrant que le projet n’est pas viable, que le terrain est mauvais, qu’ils doivent aller ailleurs.

Georges :

- Bonne idée, je m’y mets tout de suite. Encore une question…

Diogène :

- Oui ?

Georges :

- Ils iront saloper un autre endroit.

Diogène :

- Tant pis.

Georges :

- Nous ne faisons que déplacer le problème.

Diogène :

- C’est déjà ça, pourvu que ce soit loin d’ici.

Georges :

- On gagne du temps.

Diogène :

- Voi-là !

 

Georges prend une position propre à la méditation. Les deux s’enfoncent dans une profonde contemplation. Un temps assez long. On entend une puissante déflagration.

 

Diogène :

- Mataiotês mataiotêtón, kai panta mataiotês.

Georges :

- Comme vous dites !

Diogène :

- Vanitas vanitatum, et omnia vanitas.

Georges :

- Absolument.

Diogène :

- Vanité des vanités, et tout est vanité.

Georges :

- C’est bien ce qu’il me semblait.

 

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