QUI SUIS-JE... ET VOUS ?

Un peu de musique d'accompagnement:

3 hommes, 5 femmes

Distribution complètement modulable

Un metteur en scène rencontre de nombreux problèmes avec les régisseurs son et lumières, avec les comédiens et une Yorkshire mal embouchée.

Dans chaque sketch, deux personnages, qui apparemment ne se connaissent pas, se croisent, s'arrêtent et commencent une conversation.

On passe gaiement de l'humour noir à la critique sociale, de l'incohérence à la philosophie, de l'absurde au rationnel.

1. Femmes d'affaires: Deux femmes d'affaires échangent leurs expériences épuisantes, notamment lors de voyages professionnels ou de problèmes domestiques.

2.L'Espace-Temps: Ils commencent une conversation étrange et se retrouvent "venus d'ailleurs".

3. À l'Asile: Deux pensionnaires d'un asile confrontent leurs difficultés à se reconnaître eux-mêmes. Où il s'avère que les fous ne sont pas ceux qu'on croit.

4. Droite, droite: Que signifie-t-il "être de droite ou de gauche" ? Jusqu'où peut aller la fidélité à certains principes comme l'appartenance à un tendance politique.

5. Invention: Le génie n'a aucune pour un inventeur visionnaire, même quand le produit de son imagination débordante est inutile, voire totalement absurde.

6. L'Antiargent: Comment luter contre les effets pervers de l'argent ? L'un des personnages détient la solution, bien qu'elle paraisse farfelue. Quelque chose ne fonctionne pas, mais quoi ?

7. Le Boeuf Miroton: Deux ménagères pressées échangent leurs expériences conjugales et culinaires. Où l'on constate que les deux catégories se ressemblent fichtrement.

8. Les Surdoués: La condition des surdoués n'est pas évidente. Ils sont à la fois très savants et ont les préoccupations courantes des jeunes enfants.

9. Sports d'hiver: Le ridicule n'est pas toujours là où on l'attend, surtout quand se rencontrent deux personnages que tout oppose.

10. Y a quelqu'un ?: Qui suis-je ? Qui êtes-vous ? Et, en fin de compte, suis-je quelqu'un et êtes-vous personne ?

11. Wouarf, wouarf ! : N'est pas le plus chien celui qu'on croit. Qui a l'esprit le plus vif et le caractère le plus trempé ? Surprise, surprise.

Les quatre sketchs suivants, plus cours, pourraient être réunis sous le titre: "Le Chaperon rouge polyglotte" L'histoire tronquée est dite par quatre comédiens dans quatre langues successives, évidemment très approximatives.

1. Riquiqui au Perfecto Rouquignol

2. Red-Burburry

3. Kleine Rotemantel

4. Cappucietto-Rosso

Extrait 1: Sports d'hiver

                     A entre côté jardin, B côté cour. Ils se croisent sans se regarder, hésitent, s'arrêtent, se retournent et se rapprochent.

A:        Bonjour, Monsieur !

B:        Bonjour, Monsieur !

A:        Pardonnez-moi, Monsieur. N'étiez-vous pas à Courchevel ?

B:        Si fait, Monsieur. J'y étais.

A:        Je me disais bien... J'y étais aussi.

B:        (s'en fichant royalement) Ah bon ?

A:        Il me semblait bien que votre..., excusez la chose,... que votre arrière-train me rappelait quelqu'un.

B:        (choqué) Je vous en prie !

A:        Mais oui... C'est vous qui avez labouré la neige devant moi sur une douzaine de mètres.

B:        C'est bien possible. Je débutais, n'est-ce pas.

A:        Vous étiez complètement enfoui, si ce n'est, précisément votre arrière-train qui dépassait de la poudreuse C'est une
            image qui s'est gravée (montrant son front) là.

B:        Ah !... C'est vous qui avez reçu mon bâton en plein front.

A:        Oui. Moi, c'était le front et vous, le « front » de pantalon.

B:        En effet, je vous reconnais à votre humour si fin.

A:        C'est vous qui aviez l'air fin. Vous aviez confondu schuss et plongeon de haut vol.

B:        (vexé) Ça peut arriver à tout le monde.

A:        Pas comme ça, Monsieur, pas comme ça. Heureusement, vous ne vous étiez pas fait mal.

B:        Pas trop.

A:        Si ce n'est dans votre honneur.

B:        Monsieur, je place mon honneur ailleurs que dans l'art de dévaler les pentes.

A:        Debout... de dévaler les pentes debout... Mais il me semble que nous nous appelions par nos prénoms, après cette
            fameuse rencontre.

B:        Ce n'est pas impossible.

A:        Attendez !... Vous, c'est... c'est pas courant... c'est... Anatole.

B:        Non ! Tout de même !

A:        Non ? Alors... Ambroise.

B:        Non plus.

A:        Non plus ?... (Impatient) Comment déjà ?

B:        Philibert.

A:        Je ne m'étais pas trompé de beaucoup Moi, c'est Jacques. Vous vous rappelez ?

B:        Oui, oui, bien sûr.

A:        Philibert !... Ce qu'on a pu rire là-haut.

B:        (agacé) En effet.

A:        Je chantais toujours : « Philibert, Philibert, l'est toujours su' l'derrière.

B:        (de plus en plus agacé) C'était d'un drôle !

A:        On se plaçait au sommet de la descente et... schuss, Philibert !

B:        Schuss, Jacques !

A:        Et... bzou... je dévalais.

B:        Bzou !

A:        Vous, vous descendiez moins vite. Vous faisiez plutôt : Bzou, plouf ! Bzou, plouf !

B:        L'important, c'est de se retrouver en bas.

A:        Ouais... mais alors là... avec votre style... il fallait y rester, en bas. Schuss, Philibert !

B:        Schuss, Jacques !

A:        Remarquez, l'oeuf, vous le faisiez bien, l'oeuf.

B:        Je faisais l'oeuf, moi ?... Ah !... Dans les télécabines.

A:        Sur la piste aussi. Dès que vous perdiez un ski, paf ! La position de l'oeuf... parfaite. Évidemment, vous ne la teniez pas
            longtemps.

B:        On fait ce qu'on peut.

A:        Peu.

B:         C'est bien ce que je disais : « On fait ce qu'on peut. »

A:        Oui. Mais avec vous, on peut peu. Schuss Philibert !

B:        Schuss Jacques

 

A:        Le jour, où je vous ai retrouvé collé à votre sapin !

 

B:        (toujours vexé) Mon sapin ?

A:        Après une dizaine de bzou-plaouf, vous aviez perdu un ski, vous avez fait l'oeuf, mais plus longtemps que d'habitude.
            Au bout d'une trentaine de mètres, vous aviez eu à choisir entre une dame mûre et un arbre. Vous aviez pris l'arbre.

B:        Je suis un peu misogyne.

A:        Pour vous décoller de ce sapin que vous teniez embrassé à pleins bras...
            impossible ! Heureusement que ce n'était pa la dame mûre.

B:        J'avais reçu un choc.

A:        On a dû s'y mettre à quatre pour y arriver. Vous criiez :
            « Je n’ veux plus, je n’ veux plus ! » Si vous aviez pu voir votre
            air bête à ce moment-là. Schuss, Philibert !

B:        Schuss, Jacques ! Une fois, je vous ai dépassé tout de même.

A:        Oui ! Je descendais à fond de train. Tout à coup, je vois passer une bombe sur un ski.

B:        C'était moi.

A:        C'était vous. Je ne vous avais pas vu arriver. Les gens qui étaient assis à la terrasse du restaurant non plus, d'ailleurs.
            Un oeuf cuit dur dans un jeu de quilles.

B:        En tout cas, je m'étais arrêté.

A:        Votre tête idiote quand je vous ai retrouvé sous une choucroute garnie.

B:        Mettez-vous à ma place !

A:        Sans façon. J'ai horreur de la choucroute garnie... C'était quoi, le bilan, déjà ?

B:        Trois yeux au beurre noir, six foulures, un bras cassé, huit côtes brisées et une bronchite.

A:        Attention ! La bronchite... ça ne compte pas. Celui-là, il l’avait sûrement avant. Schuss, Philibert !

B:        Schuss, Jacques !

A:        Au « Whisky à gogo », vous vous souvenez de ces rires ? Vous descendiez mieux que sur la neige, encore que... après
            deux verres, plus de Philibert.

B:        Je ne supporte pas l'alcool.

A:        Savez-vous que vous n'êtes pas très doué pour les sports d'hiver ?

B:        Je sais... je sais.

A:        À propos, Philibert, vous ne m'avez jamais dit ce que vous faites dans la vie, à part l'oeuf.

B:        J'enseigne.

A:        Ah, je vois : le genre coincé, buveur d'eau, célibataire endurci qui passe ses soirées à lire des ouvrages spécialisés.

B:        Non... je...

A:        Vous travaillez à l'école primaire de la rue Barnabé ?

B:        Non, je...

A:        Pas au lycée, tout de même ?

B:        Non, je...

A:        J'y suis ! Je vous vois assez bien pion dans un collège technique.

B:        Je suis professeur de phénoménologie transcendantale à Paris 1 Panthéon- Sorbonne.

A:        (très impressionné) Ah bon ? Moi, je suis représentant de chaussettes chez Phildar.

B:        Dans le vie, c'est comme aux sports d'hiver, on fait ce qu'on peut.

                     A se dirige côté cour, B, côté jardin.

A:        (écrasé) Au revoir, Monsieur... euh... Philibert.

B:        Schuss, Jacques !

                    Ils sortent.

 

Extrait 2: "Y a quelqu'un ?"

Note de l'auteur : les nombreux « ... » marquent des arrêts plus ou moins longs à respecter, si le texte est joué.

​               A entre côté jardin, B côté cour. Ils se croisent sans se regarder, hésitent et s'arrêtent.

A:      Y a quelqu'un ?

B:      ...

A:      Il n’y a personne ?

B:      (se retournant) Il y a moi.

A:      (se retournant et s'approchant de B) Bonjour !... Vous êtes « Personne » ?

B:      Bonjour... Non je suis moi.

A:      Vous ne savez pas ce que vous dites.

B:      Plaît-il ?

A:      Je demande s'il n’y a personne... Vous me répondez que vous l'êtes,... puis vous prétendez que votre patronyme est
         « Moi ».

B:      Je ne l'ai jamais dit.

A:      Je vous demande pardon,... vous l'avez bel et bien affirmé, ici-même.

B:      Je n'ai jamais prétendu être... vous.

A:      Comment ça,... moi ?

B:      Vous soutenez que j'ai dit que j'étais vous... Je ne peux pas être vous, soyons sérieux. Vous,... c'est vous,... moi,... c'est
          moi.

A:      Ah, vous voyez !

B:      Quoi donc ?

A:      Vous avez dit textuellement : « Vous, c'est vous,... moi, c'est moi.

B:      Et alors ?

A:      Donc... vous,... vous êtes « Moi ».

B:      Mais non, pas du tout.

A:      Bon !... Qui êtes vous ?

B:      Moi ?

A:      Vous !

B:      Je suis moi.

A:      Vous voyez bien.

B:      Je suis... moi,... comme tout un chacun.

A:      Attention !... Pas « comme tout un chacun ». Vous, vous êtes... vous. Moi, par exemple, je ne suis pas vous. Donc,...
          je ne puis être moi... « comme tout un chacun », vu que moi..., je suis moi et seulement moi. ... Vous me suivez ?

B:      Pas à pas. Remarquez,... vous venez de soutenir péremptoirement et avec un aplomb que ne renierait pas le fil du
          même nom ...

A:      Attendez,... je dételle. Comme « le fil du même nom » ?

B:      Comme le fil à plomb.

A:      Ça ne s'écrit pas de la même manière.

B:      Quoi donc ?

A:      L'aplomb du fil et le fil à plomb.

B:      Mais si ! (Épelant) F-i-l-a-p-l-o-m-b...

A:      A,... accent grave.

B:      Pourquoi :... « accent grave » ?

A:      (Épelant) F-i-l-a... accent grave.

B:      Je ne vois pas pour quelle raison je devrais prendre un accent grave.

A:      Parce que c'est obligatoire.

B:      Absolument pas ! Je ne vois pas pourquoi je devrais prendre un accent grave pour parler de vous... qui avez la tête
          plutôt rigolotte.

A:      D'abord, laissez ma tête où elle est,... ensuite vous êtes de mauvaise foi.

B:      D'abord, votre tête,... vous pouvez la garder,... la mienne me convient tout à fait,... ensuite mon foie va très bien...
          merci pour lui.

A:      J'ai perdu le fil.

B:      À plomb.

A:      Je vous en prie,... on a compris.

B:      Voilà du nouveau.

A:      Quoi... de nouveau ?

B:      Vous dites : « On a compris. »

A:      Et alors ?

B:      Quel est le sujet de « on a compris » ?

A:      On.

B:      Qui est « on » ?

A:      C'est le sujet.

B:      J'entends bien,... mais ce sujet représente qui ?

A:      (s'agaçant un peu) Il représente moi. J'ai dit : « On a compris »... comme j'aurais pu dire : « Moi, j'ai compris ».

B:      Donc,... « on »,... c'est « vous ».

A:      (toujours agacé) Si vous voulez.

B:      Mais « on » est indéfini,... impersonnel.

A:      (même jeu) Oui.

B:      Ainsi,... vous êtes à la fois vous... et personne. Vous voyez que tout le monde peut se tromper.

A:      De toute façon, il vaut mieux n'être personne... que de ne pas être du tout.

B:       Être ou ne pas être...

A:       Je l'attendais, celle-là. Remarquez que... si n'être personne compte plus que... ne pas être du tout, cela signifie
          évidemment... qu'on est déjà quelque chose.. et comme nous ne sommes pas des choses,... mais des êtres,... être
          quelque chose,... c'est être quelqu'un.

B:      Attendez,... j'ai un peu de peine à vous suivre.

A:      Un : être personne,... c'est plus que de ne pas être. Deux :... l'inverse de ne pas être,... c'est être quelque chose.
          Trois :... pour un individu doué de raison, être quelque chose,... c'est être quelqu'un. Quatre :... par conséquent,
          n'être personne, c'est être quelqu'un.

B:      (lentement) D'accord !... Mais, dans ces conditions, moi, je suis quelqu'un.

A:      Bien sûr.

B:      Et si je suis quelqu'un..., je suis aussi personne.

A:      (dubitatif) Vous croyez ?

B:      C'est vous qui l'avez dit.

A:      Effectivement.

B:      Ça fait dix minutes que vous m'enquiquinez pour me dire que si je suis moi... je ne peux être personne et que,...
          si je suis personne, je suis moi. Il faut être cohérent.

A:      Parlez pour vous !

B:       Je parle pour qui je veux.

A:      Alors,... que voulez-vous ?

B:       Je ne veux rien.

A:      Vous n'avez aucune volonté.

B:      « Volonté » : faculté de se déterminer librement à agir ou à s'abstenir. ... Qui peut se déterminer librement à agir ?...
          Les êtres pensants. Si je suis quelqu'un, comme vous le prétendez, je suis forcément doué de volonté.

A:      Peut-être,... mais on peut en avoir plus ou moins. Pour vous, ce serait plutôt moins que plus.

B:      Savez-vous que vous êtes assez désagréable ?

A:      Savez-vous que vous êtes assez agaçant ?

B:      C'est quand même formidable... vous arrivez ici, vous m'importunez avec un discours décousu... de fil blanc,...
          vous m'insultez au passage...

A:      On ne dit pas : « Vous m'insultez au passsage. »

B:      Et pourquoi,... je vous prie ?

A:      Il ne faut pas dire : « Vous m'insultez au pas... sage, mais : « Vous me traitez d'idiot. »

B:      Je ne vous traite pas d'idiot... C'est vous qui laissez planer des doutes sur mes facultés intellectuelles.

A:      Vous m'avez mal compris. Excusez-moi.

B:      J'accepte vos excuses.

               Un temps.

A:      Que disiez-vous ?

B:      Que vous arrivez ici,... que vous me cherchez noise,... et tout ça pour me demander ce que je veux.

               Entrée de C.

C :      Y a quelqu'un ?

A et B :   Oh, non !

               A sort côté cour, B, côté jardin. C hausse les épaules et les bras. Il sort à son tour côté jardin.